1. Ce que l’inventaire corrige
Le 31 décembre au soir, la comptabilité de Vélocité contient toutes les factures de l’année. Et pourtant, elle ne dit pas encore la vérité.
ALa balance avant inventaire, et ses silences
La balance avant inventaire
L’état de tous les comptes à la date de clôture, tel qu’il résulte des seules opérations courantes de l’exercice — les achats, les ventes, les règlements.
C’est le point d’arrivée du processus 1 et le point de départ de celui-ci. Tout ce que tu as appris à enregistrer jusqu’ici produit cette balance ; tout ce que tu vas apprendre maintenant sert à la corriger.
Cette balance est exacte : chaque écriture y repose sur une pièce justificative, chaque total est équilibré.
Elle est pourtant incomplète, parce que la réalité de l’entreprise ne se résume pas aux factures reçues et émises. Trois choses lui échappent.
Trois écarts, et trois seulement, entre les comptes et la réalité.
| Ce qui échappe | Un exemple chez Vélocité | Pourquoi |
|---|---|---|
| Ce qui s’use | La camionnette a un an de plus | Aucune facture ne constate l’usure |
| Ce qui a perdu de la valeur | Un client ne paiera peut-être jamais | Aucune facture ne constate un risque |
| Ce qui n’est pas à la bonne date | L’assurance payée en octobre couvre aussi l’an prochain | La facture est datée d’octobre, la consommation non |
Ces trois lignes annoncent tout le programme du processus 2. Les six familles de travaux qu’on verra en partie 3 ne sont que le détail de ces trois idées.
Les travaux d’inventaire
L’ensemble des écritures passées à la clôture pour que les comptes donnent une image fidèle du patrimoine, de la situation financière et du résultat.
Le mot fidèle est le mot juste, et il n’est pas décoratif : les comptes doivent correspondre à la réalité, pas seulement aux pièces reçues. C’est une obligation, pas une bonne pratique.
BTrois exemples pour comprendre l’enjeu
L’usure invisible
Vélocité a acheté une camionnette 19 705 € il y a deux ans. Elle figure toujours au bilan pour 19 705 €.
Elle ne les vaut manifestement plus. Si personne ne l’écrit, le bilan surévalue l’actif et le compte de résultat ignore un coût pourtant bien réel : celui de l’usage du véhicule pendant l’année.
La charge qui n’est pas de cette année
Le 1er octobre, Vélocité paie 1 200 € d’assurance couvrant douze mois.
Trois mois concernent l’exercice qui se termine, neuf mois l’exercice suivant. Laisser les 1 200 € en charge de l’année alourdirait le résultat de 900 € qui ne lui appartiennent pas.
Le produit qu’on a gagné sans l’avoir facturé
Le 28 décembre, Vélocité livre 2 400 € de vélos. La facture ne partira que le 4 janvier.
La vente appartient pourtant à l’exercice qui s’achève : c’est cette année qu’on a livré, et cette année que la marchandise est sortie du stock.
Le fil conducteur des trois exemples
Dans les trois cas, la question posée est la même : cette somme appartient-elle à l’exercice qui se termine ?
Retenir cette question vaut mieux que retenir les trois exemples.
2. Le principe qui commande tout
Une seule règle explique la totalité des travaux d’inventaire. Elle porte un nom austère et une idée très simple.
AL’indépendance des exercices
Le principe d’indépendance des exercices
Chaque exercice doit supporter les charges et les produits qui le concernent, et ceux-là seulement — quelle que soit la date de la facture ou du paiement.
La date qui compte n’est pas celle de la facture, ni celle du règlement : c’est celle de la consommation ou de la livraison. Une entreprise qui suivrait les dates de paiement publierait un résultat au rythme de sa trésorerie — c’est exactement ce que la comptabilité d’engagement refuse.
Les deux questions de l’inventaire
· Ai-je enregistré des charges ou des produits qui ne sont pas de cet exercice ? → il faut les en retirer.
· Ai-je oublié des charges ou des produits qui sont de cet exercice ? → il faut les y ajouter.
Toutes les écritures de rattachement sortent de ces deux questions. Charges constatées d’avance et produits constatés d’avance répondent à la première ; charges à payer et produits à recevoir répondent à la seconde.
| La situation | Le sens | Le compte |
|---|---|---|
| Charge enregistrée, consommation de l’an prochain | Retirer une charge | 486 |
| Produit enregistré, livraison de l’an prochain | Retirer un produit | 487 |
| Charge consommée cette année, facture non reçue | Ajouter une charge | 408x |
| Produit gagné cette année, facture non émise | Ajouter un produit | 418x |
Ne cherche pas à retenir ce tableau maintenant : chacune de ces quatre écritures aura son chapitre. Il est ici pour montrer qu’elles se déduisent toutes du même principe.
BPrudence et permanence, les deux principes voisins
Le principe de prudence
Une perte probable doit être enregistrée dès qu’elle est probable ; un gain, seulement lorsqu’il est réalisé.
Il y a une asymétrie volontaire. Elle protège le lecteur des comptes : mieux vaut une entreprise qui s’annonce plus pauvre qu’elle n’est qu’une entreprise qui promet des bénéfices non encaissés.
La prudence à l’œuvre
Le client Cyclomax doit 3 600 € TTC (3 000 € hors taxes) et traverse des difficultés. Vélocité estime qu’elle n’en recouvrera que la moitié.
Elle enregistre dès maintenant la perte probable de 1 500 € hors taxes — la moitié de 3 000 € —, sans attendre qu’elle soit certaine.
À l’inverse, si le local de Vélocité a pris 30 000 € de valeur, elle n’enregistre rien : le gain n’est pas réalisé tant que le local n’est pas vendu.
Le principe de permanence des méthodes
Une entreprise applique les mêmes règles d’un exercice à l’autre, afin que les comptes restent comparables dans le temps.
Changer de méthode n’est pas interdit, mais doit être justifié et signalé dans l’annexe. Sans cette règle, une entreprise pourrait fabriquer un beau résultat en changeant de durée d’amortissement chaque année.
Prudence ne veut pas dire pessimisme
La prudence impose d’enregistrer les pertes probables, pas les pertes imaginables.
Sous-évaluer volontairement un actif est une faute, au même titre que le surévaluer : dans les deux cas, l’image cesse d’être fidèle.
Un sujet qui te demande d’apprécier une dépréciation attend un raisonnement, pas un réflexe de méfiance.
3. Les six familles de travaux, et leur ordre
L’inventaire n’est pas une liste de cas particuliers. Il se range en six familles, qu’on traite dans un ordre précis.
ALes six familles
Six familles, dix chapitres — puis quatre chapitres pour produire et contrôler les comptes.
| Famille | Ce qu’elle corrige | Chapitres |
|---|---|---|
| 1. Les stocks | Le stock du bilan est celui de l’an dernier | 2 |
| 2. Les amortissements | Les immobilisations s’usent | 3 |
| 3. Les dépréciations | Certains actifs ont perdu de la valeur | 4, 5 |
| 4. Les cessions | Un bien sorti du patrimoine doit en sortir aussi des comptes | 6 |
| 5. Les provisions | Un risque probable pèse sur l’exercice | 7 |
| 6. Les régularisations | Charges et produits ne sont pas au bon exercice | 8, 9, 10 |
Les familles 2, 3 et 5 se ressemblent et se confondent souvent. Le repère : l’amortissement constate une usure irréversible, la dépréciation une perte de valeur réversible, la provision un risque qui porte sur le passif.
Amortissement, dépréciation, provision : la distinction
· Amortissement — un actif s’use avec le temps ou l’usage. C’est certain et définitif.
· Dépréciation — un actif vaut moins que sa valeur comptable à un instant donné. C’est constaté et réversible.
· Provision — une dette probable existe, dont le montant ou l’échéance est incertain.
Le test le plus rapide : où se trouve l’élément ? Amortissement et dépréciation corrigent un poste de l’actif ; la provision figure au passif. Si tu hésites, demande-toi si l’entreprise possède quelque chose qui vaut moins, ou si elle doit quelque chose de plus.
Ce qui n’est pas au programme de l’inventaire
Les opérations courantes — achats, ventes, règlements, TVA mensuelle — continuent jusqu’au 31 décembre et ne font pas partie de l’inventaire.
Un sujet d’inventaire commence toujours par : « la balance au 31 décembre avant inventaire se présente ainsi ». Tout ce qui précède est déjà fait.
BL’ordre des opérations
Les sept temps de la clôture
L’inventaire physique : compter les stocks, vérifier l’existence des immobilisations, relever les caisses.
Les régularisations d’actif : stocks, amortissements, dépréciations, cessions.
Les régularisations de passif : provisions.
Les rattachements : charges et produits constatés d’avance, charges à payer, produits à recevoir.
La balance après inventaire : on revérifie que tout s’équilibre.
Le solde des comptes de gestion : les classes 6 et 7 se vident dans le compte de résultat.
L’établissement des documents de synthèse : bilan, compte de résultat, annexe.
L’ordre n’est pas indifférent. L’inventaire physique vient en premier parce qu’il fournit les chiffres de tout le reste : sans comptage, pas de stock final, pas de dépréciation de stock. Et le solde des comptes de gestion vient en dernier parce qu’il fige un résultat que toute écriture postérieure viendrait fausser.
L’erreur de chronologie la plus coûteuse
Déterminer le résultat avant d’avoir passé toutes les écritures d’inventaire.
Le résultat est le dernier chiffre de l’exercice, pas le premier. Dans un sujet d’examen, la question « calculez le résultat » arrive toujours après la liste des régularisations — et il faut toutes les avoir passées, y compris celles dont on n’est pas sûr.
La date des écritures d’inventaire
Toutes les écritures d’inventaire portent la date de clôture — le 31 décembre pour un exercice qui coïncide avec l’année civile.
Même si elles sont matériellement passées en février. C’est normal : on ne peut pas connaître le 31 décembre au soir tous les éléments qu’on enregistre à cette date.
Ce que ce chapitre te laisse
· La balance avant inventaire est exacte mais incomplète.
· Un seul principe commande : l’indépendance des exercices.
· Prudence : les pertes probables s’enregistrent, les gains latents non.
· Six familles : stocks, amortissements, dépréciations, cessions, provisions, régularisations.
· L’ordre compte : inventaire physique d’abord, résultat en dernier.